Il est des projets que l’on construit pour répondre à un besoin. D’autres naissent lorsqu’une absence finit par devenir trop visible.
Ordo Amoris est né de cette absence.
Jamais nous n’avons disposé de tant de moyens pour nous trouver, nous voir, nous comparer, nous solliciter. Et pourtant, la multiplication des possibles n’a pas nécessairement rendu la rencontre plus simple. Elle l’a parfois transformée en choix, le choix en sélection, et la sélection en cette étrange impatience qui nous fait chercher ailleurs avant même d’avoir découvert qui se tenait devant nous.
C’est peut-être là que commence, pour moi, Ordo Amoris.
Son nom n’a pas été choisi pour son seul mystère.
Il nous vient d’une pensée ancienne, celle de saint Augustin, pour qui la justesse d’une existence tient aussi à la manière dont nos amours trouvent leur ordre. Il ne s’agit pas de moins aimer, mais d’aimer justement : ne pas demander à un être ce qu’il ne peut donner, ne pas faire de notre désir la mesure de sa valeur, ne pas confondre l’intensité de ce que nous éprouvons avec la vérité de ce qui nous relie.
Plus tard, saint Thomas d’Aquin, en pensant l’ordo caritatis, prolongera cette intuition : l’amour n’est pas indistinction. Il suppose une relation ajustée, une reconnaissance de l’autre dans sa singularité et dans la juste place qu’il peut librement occuper dans notre existence.
Cette filiation philosophique ne fait pas d’Ordo Amoris un lieu religieux. Elle lui donne plutôt une question fondatrice :
savons-nous encore mettre de l’ordre dans nos manières d’aimer sans vouloir mettre l’autre en ordre ?
Tout le projet tient peut-être dans cette nuance.
Je voudrais qu’ici le désir ne devienne jamais prédation, que l’affinité ne devienne pas possession, que l’espérance d’une rencontre n’abolisse jamais la liberté de celui ou celle que l’on espère rencontrer.
Je voudrais préserver un lieu où l’on puisse approcher l’autre sans avoir immédiatement à se vendre, se résumer ou se mettre en scène.
Un peu de lenteur dans un monde qui accélère.
De la discrétion dans un monde qui expose.
De la profondeur là où tout nous invite à décider trop vite.
Mais surtout, je voudrais préserver la liberté.
La liberté d’entrer dans une correspondance et celle de ne pas la poursuivre. La liberté de se dévoiler progressivement. Celle de changer d’avis. Celle de reconnaître qu’une rencontre ne deviendra pas une histoire sans que cela fasse de cette rencontre un échec.
Car l’ordo amoris que je voudrais voir habiter ce lieu ne consiste certainement pas à organiser les sentiments des autres.
Ordo Amoris ne dira jamais qui doit aimer qui.
Il ne prétendra pas davantage calculer la compatibilité de deux êtres comme on résout une équation. Il cherchera seulement à créer un cadre dans lequel le désir puisse rencontrer une autre liberté sans chercher à l’absorber.
C’est pourquoi ce lieu devra demeurer exigeant dans son cadre et léger dans son emprise.
Protéger sans surveiller l’intime.
Vérifier sans humilier.
Encourager sans pousser.
Permettre sans promettre.
Et si Ordo Amoris grandit un jour, j’aimerais qu’il conserve la délicatesse de son commencement.
Car sa réussite ne se mesurera pas seulement au nombre de rencontres qu’il aura rendues possibles.
Elle se mesurera aussi à ce qu’il aura refusé de sacrifier pour les provoquer.
Peut-être est-ce finalement cela, l’ordre de l’amour que je voudrais placer à son seuil : ne jamais aimer l’idée de la rencontre au point d’oublier la personne que l’on rencontre.
